Le passage en barque sur le boulevard Haussmann

Le passage en barque sur le boulevard Haussmann : une loufoque et dangereuse traversée pour rentrer chez soi.

 

Au plus fort de la crue de 1910, le Petit Parisien nous décrit une scène étonnante qui se déroula sur le boulevard Haussmann, face à la Chapelle Expiatoire.

Un journaliste présent sur place le 29 janvier, la rapporte dans l’édition du lendemain :

 

L’appel au passeur :

« Passeurs !… Hep ! Passeurs !… »

Tel est l’appel inattendu qui retentissait, hier, à de courts intervalles, boulevard Haussmann, devant la Chapelle expiatoire.

Sur la chaussée, transformée en canal, deux grandes barques, aux proue et poupe relevées en pointe, au vague aspect de caïque turque, voguent lentement… Derrière elles, une flamme fusante, ardente, d’un insoutenable éclat, découpe sur les maisons des silhouettes fantastiques, ombres chinoises démesurées, gigantesque d’arbres et de gens… Ce sont des bouées à acétylène que les esquifs remorquent, attachées à une ficelle et qui dansent sur ces flots boueux.

Un pompier en casque étincelant, se tient à l’avant de l’une d’elles ; un agent cycliste, gaffe au poing, est debout à l’arrière de la seconde. Deux rameurs battent l’eau rythmiquement de leurs avirons.

A notre appel, la première embarcation vire de bord avec prudence et la voici qui vient vers nous… Il y a là, sur la passerelle, qui barre le boulevard dans toute sa largeur, une demoiselle rousse, en long manteau de drap bleu, qui de temps en temps, trouve que « ca est très drôle » et l’affirme avec le plus pur accent brabançon, un monsieur qui déclare extraordinaire que l’on ne vienne pas plus vite à son appel, un télégraphiste qui grelotte et ne dit rien qu’un mot… très historique et très énergique et un égoutier, gigantesque colosse, barbu de noir jusqu’aux yeux, qui, haut botté de cuir gras, regarde couler l’eau, avec placidité, tout en fumant sa pipe.

 

Volonté de rejoindre sa maison !

– Où que vous demeurez ? Dit-il enfin, au monsieur impatient.

– Là, en face ! La grande porte cochère est celle de ma maison.

L’égoutier secoue sa pipe, la met dans sa poche et frappant de la main gauche sur son épaule droite…

– Allons-y patron, dit-il… Ce n’est pas la peine de déranger le bateau pour ça… Je vas vous porter chez vous.

Le monsieur hésite… puis accepte. Il assure son chapeau, prend sa canne entre ses dents et se hisse sur les épaules du robuste compagnon, qui, paisiblement, se relève et se met en marche, avec de l’eau jusqu’à mi-cuisse. Ah ! la caricaturesque vision que celle de cet élégant chevauchant les épaules de l’égoutier…

 

Un trajet sur un bateau par très petit fond

Pendant ce temps, la barque accoste, non sans peine… Nous embarquons… L’esquif peu stable roule affreusement. Le télégraphe répète son mot… porte bonheur et la demoiselle belge pousse de petits cris effarés… Tous trois nous nous mouillons consciencieusement les pieds.

De la rue d’Anjou à la rue Tronchet, le trajet est court… Nous mettons une demi-heure pour l’accomplir, car il nous faut louvoyer à travers mille obstacles : des bancs, des tas de sacs de terre, et l’inconfortable canot racle du fond sur les pavés…

 

 

Sources bibliographiques :

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