Le concours pour une statue de la République à Versailles

Le concours pour une statue de la République à Versailles : voulu en 1880 par le Gouvernement, abandonné après

 

A la fin des années 1870, le temps est venu de représenter largement la République. La Ville de Paris s’était lancée dans un concours qui aboutit à la grande Statue de la République que nous connaissons. Au même moment, le Gouvernement se lance dans une aventure semblable. Au lieu de Paris, c’est à Versailles qu’on souhaite élever un monument représentant la République.

 

Un monument commémoratif de l’Assemblée constituante à Versailles voulu par le Parlement

Soyons en effet un peu plus précis !

Pourquoi à Versailles ? En effet, le Gouvernement de la Troisième République, engagée devant le Parlement souhaitait en effet mettre en avant la toute première Assemblée nationale : celle qui siégea quelques mois à Versailles avant de rejoindre Paris en 1789. Edmond Turquet, alors sous-secrétaire d’Etat aux beaux-arts pousse alors le projet. Il écrit à son ministre de tutelle, les lignes suivantes pour le décrire :

« Le séjour de l’Assemblée nationale constituante de 1789 à Versailles et les premiers actes qui ont ouvert la Révolution ont laissé de grands et profonds souvenirs. Cependant, la salle où cette Assemblée tenait ses séances n’a pas été conservée ; le lieu même n’en est connu que de quelques personnes, et le temps allait venir où nul ne pourrait plus montrer la place de la tribune d’où s’est fait entendre pour la première fois la voix de Mirabeau. »

En réalité, le Gouvernement agissait ici à la suite de l’adoption d’une proposition de loi au début de l’année 1879.

Le ministre écrit en effet :

« Notre représentation nationale républicaine n’a pas voulu qu’il en fut ainsi. Dans son respect filial, elle a décidé de marquer d’un signe commémoratif la place où la première de nos grandes Assemblées a passé les cinq premiers mois de sa glorieuse existence. Sur la proposition de l’honorable M. Edouard Charton, sénateur, une loi a été voté d’abord par le Sénat, puis par la Chambre des Députés. Cette loi promulguée le 17 avril 1879, porte qu’ « un monument commémoratif sera élevé sur l’emplacement de la salle où l’Assemblée nationale constituante a tenu ses séance à Versailles depuis le 5 mai jusqu’au 15 octobre 1789 ». »

 

L’établissement d’un concours

Comme c’était l’usage à l’époque, un concours est organisé.

« Pour un tel monument d’un caractère éminemment national, l’idée de concours s’offrait et s’imposait. Il était juste d’appeler tous les artistes français à concourir pour l’exécution d’un tel monument destiné à la glorification d’une révolution d’où est sortie la France moderne. »

En réalité, ce fut deux concours successifs : dans un premier temps, un architecte doit proposer un bel ensemble, puis dans un second temps, c’est au tour du sculpteur de se mettre en avant. La première étape était fixée pour juillet 1880 et la seconde en avril 1881.

« L’alliance de l’architecture et de la sculpture dans le monument de l’Assemblée constituante exigera la coopération de deux artistes. Afin d’établir l’unité dans le caractère et l’exécution de l’ouvrage, deux épreuves auront lieu, dont la première portera plus particulièrement sur la partie architecturale, et la seconde sur la décoration par la sculpture. »

 

Un cahier des charges très précis 

Le sous-secrétaire d’Etat avait une idée très précise de l’allure du monument à réaliser : un grand piédestal en granit, supportant une colonne en bronze ou en pierre, avec tout en haut une statue de la République, ainsi que quatre représentants éminents de la première Assemblée constituante.

« Quant au programme, je me suis efforcé d’y renfermer, en quelques lignes, toutes conditions qui m’ont paru nécessaire pour assurer le caractère et la signification du monument. Pour être une expression fidèle de l’idée qu’il doit représenter aux yeux, il m’a paru que ce monument commémoratif de l’Assemblée constituante devait avoir à sa base quatre figures de grands constituants. J’ai cru qu’il y avait lieu d’y placer, à côté de la figure de Bailly, le premier président de l’Assemble, celle de Mirabeau, son plus grand orateur, et à côté de Sieyès, le champion du tiers-état, La Fayette, le premier commandant de la garde nationale. Ce sont les grands ouvriers de la première heure.

Deux bas-reliefs représenteraient la scène si dramatique du 23 juin, dans laquelle Mirabeau répondit à M. de Brézé ; l’autre, la scène immortelle du 4 août, dans laquelle l’Assemblée tout entière, soulevée par l’esprit de la Révolution, prononça à l’unanimité l’abolition des privilèges. Une inscription commémorative et un document relatif à l’ancienne salle compléteraient la décoration du piédestal. Sur cette base s’élèverait la colonne qui porterait la statue de la République. Car, si l’Assemblée de 1789 n’a pas donné au gouvernement qu’elle venait d’établir la forme républicaine, l’idée de la République était au fond de ses institutions. Elle en devait surgir à son heure. C’est pourquoi, j’ai pensé qu’elle devait couronner le monument, afin qu’on pût la voir de loin planer sur la ville où fut le berceau de nos libertés. Dans la conception de cette figure, les concurrents ne seront d’ailleurs assujettis à aucune forme traditionnelle. »

 

La première étape du concours : l’architecture du monument

L’Estafette du 12 juillet 1880 nous offre un compte rendu de cette première étape du concours.

« Hier, à dix heures, a été ouverte au palais des Beaux-Arts, l’exposition publique des projets du monument commémoratif qui sera élevé à Versailles sur l’emplacement où l’Assemblée constituante a tenu ses séances du 5 mai au 15 octobre 1789.

Nous avons déjà donné la description du sujet mis au concours.

Soixante-deux projets ont été déposés.

Le jugement définitif aura lieu le samedi 17 juillet. »

Ainsi que l’indiquaient les journalistes, un grand nombre d’ébauches ne répondait aux formats du concours.

Cependant, il était possible d’identifier 10 projets finalistes, habilités à concourir pour la seconde partie du concours.

Le XIXe siècle du 14 juillet 1880 nous rapporte quelques descriptions :

« Si on écarte donc les palais, les colonnades, les pyramides, les aiguilles de Cléopâtre, le nombre de concurrents se restreint sensiblement. Il semble même que le choix des dix concurrents entre lesquels s’ouvrira un nouveau concours sur maquette, s’impose au jury. Je distingue le n°38 (les noms des artistes nous sont inconnus) quoique les statues soient un peu en l’air sur les piédestaux détachés et que l’idée de placer des soldats dans le soubassement de la statue de la République soit ici hors de propos ; le n°51 se distingue par une tribune de granit qui est bien à sa place, mais alourdit sa base ; le n°76 est une œuvre de bon gout, mais ici, la colonne disparait presque dans une construction carrée ; les n° 3, 12, 41 et 11 enfin, ont tous ce mérite commun d’être bien dans les conditions du programme. Un de nos confrères désigne ce dernier projet comme devant avoir le prix. La base octogonale, avec ses lions couplés, les statues bien reliées au fût, les belles proportions de l’ordre de la colonne sont de nature, en effet, à causer une bonne impression sur les visiteurs. L’essentiel est que le jury classe bien ces œuvres architecturales, dont deux ou trois ont des mérites à peu près égaux. Entre elles, l’exécution des statues, qui doit être à la fois décorative et sévère, fera pencher la balance. »

 

La finale

Six mois après la première étape, les finalistes présentent à l’Ecole des beaux-arts, leurs projets. L’enjeu cette fois est de retenir les meilleures statues.

La Petite République du 8 avril 1881 écrit :

« Le public visite en foule depuis quelques jours, à l’Ecole des beaux-arts, l’exposition des projets du concours pour le monument de la Constituante à élever à Versailles.

Le programme du gouvernement comprenait une colonne surmontée d’une statue de la République ou de la Loi, avec quatre figures dressées sur le piédestal : celles de Mirabeau, de La Fayette, de Sieyès et de Bailly ; le piédestal devait, en outre, porter une inscription commémorative ; deux bas-reliefs rappelleraient la séance du 23 juin et la nuit du 4 août.

Dix projets définitifs ont été présentés, qui se rapprochent plus ou moins du programme. Tous dénotent chez leurs auteurs une réelle inspiration et de sérieuses qualités de décoration ; dans le nombre, il en est de fort remarquable. »


Le journaliste indique sa préférence :

« Trois nous ont paru devoir particulièrement fixer l’attention des membres du jury et se disputer le prix : celui de MM. Pujol et Falguières, qui porte le n°43 ; celui de MM. Formigé et Coutant, le n°51, et celui de MM. Chancel et Lefebvre, le n°37. Toutefois, ce sont les trois projets qui ont surtout attiré les regards des visiteurs.

La statue de la République de M. Falguières, qui domine le monument de M. Pujol, n’est pas très heureuse ; on pouvait s’attendre à mieux de la part du maître sculpteur ; par contre, son Mirabeau est superbe de mouvement et de fière prestance.

L’œuvre de MM. Formigé et Coutant forme un excellent ensemble décoratif et sculptural ; la Constituante de M. Coutan est sans contredit la plus remarquable statue du concours. L’architecte a eu l’idée d’adjoindre à la composition générale imposée la représentation figurée de la salle des séances de la Constituante, avec gradins et tribune, comme motif de décoration de l’emplacement sur lequel doit s’élever le monument. MM. Chancel et Lefebvre ont une idée analogue.

On a voilé d’un crêpe la maquette de la statue de Mirabeau, qui fut la dernière œuvre de Jules Lafrance. Rien n’est plus touchant que la vue de ce Mirabeau inachevé, que l’artiste avait vêtu de calicot et de dentelles pour mieux rendre compte des plis du gilet, de la culotte et de l’habit.

D’autres projets mériteraient une mention spéciale. Celui de MM. Train et Genuys, architecte, peut être classé parmi les meilleurs ; le Mirabeau de M. Dalou est puissant et original. »

 

Le Petit Moniteur universel donna aussi son avis, le 6 avril 1881 :

Deux projets sont principalement remarqués ; entre les deux que nous mettons hors de pair, lequel choisir.

Celui de MM. Formigé et Jules Coutan figure en raccourci l’ancienne salle de la Constituante. C’est une terrasse entourée d’une balustrade, qui a un peu l’aspect d’un théâtre antique, et aux quatre angles de laquelle sont des génies aux ailes déployées. On y accède par les gradins. Au centre, s’élève la colonne, d’un beau jet ; la statue de Mirabeau, de Siéyès, de Bailly, de La Fayette se tiennent autour. Quant à la République, une des plus originales du concours, elle tient d’une main une sphère avec un petit génie, de l’autre la branche de laurier. A ses pieds est couché un lion. Tout cela est d’un grand effet. 

Quant à l’œuvre de MM. Train, Gennuys, Dalou et Aubé, elle représente également en raccourci la salle de la Constituante et quoique quatre artistes aient concouru à son exécution, elle n’en a pas moins une harmonie, une richesse, une exubérance qui sont fort saisissante. La partie sculpturale est traitée avec une perfection rare. M. Aubé s’est chargé de la statue de la République, qui est d’une grande simplicité et d’une délicatesse, peut-être excessive. M. Dalou s’est réservé le Mirabeau dont il a fait un chef d’œuvre de vigueur et de puissance : c’est l’homme tout en entier que l’on connait, avec sa laideur, sa force d’invective et de dédain. »

 

 

La désignation d’un vainqueur

La Petite République du 8 avril 1881 nous donne les résultats du concours :

« Tous les projets recevront une prime plus ou moins élevée. L’auteur du projet classé le premier dans le jugement définitif sera chargé de l’exécution du monument et aura droit à une prime de 30 000 francs. 

Le jury chargé de juger le concours du monument commémoratif de l’Assemblée constituante s’est réuni hier soir, sous la présidence de M. Jules Ferry, ministre de l’instruction publique et des beaux-arts et après un examen approfondit, a classé les projets comme suit :

N°1 : MM. Formigé, architecte, Cautan sculpteur

N°2 : MM Paul Pujol, architecte, Falguière, sculpteur

N°3 : MM. Guillaume, architecte, de Saint Marceau et Hiolle, sculpteur

N°4 : MM. Train et Genuys, architectes, Aubé et Dalou, sculpteurs

N°5 : MM. Bernard, architecte, Granet, sculpteur

Le jury a recommandé spécialement à l’administration des beaux-arts la statue de la République de M. Granet, la statue de Mirabeau de M. Falguière et les bas-reliefs de M. Dalou.

L’exposition restera ouverte jusqu’au 11 avril »

 

Les suites du concours

Le concours est donc arrivé à son terme et un vainqueur fut désigné. Mais les connaisseurs de Versailles savent bien que le monument n’a jamais été réalisé.

Peu de temps après le résultat du concours, le Gouvernement Ferry chute et est remplacé par celui de Gambetta. Celui ne montre qu’un très faible empressement à la réalisation de ce monument. Malgré son retour aux affaires en 1883, Ferry ne parvint pas à relancer le projet. Puis, avec la valse des gouvernements, le projet tombe définitivement aux oubliettes.

 

Sources bibliographiques :

Décret d’organisation du concours :

« Un concours est ouvert entre tous les artistes français à l’érection, à Versailles, sur le terrain autrefois occupé par la salle des séances de l’Assemblée nationale constituante de 1789, d’un monument commémoratif de cette Assemblée. 

Ce monument se composera, comme motif principal d’un piédestal en granit, supportant une colonne en bronze ou en pierre, surmontée de la statue de la République, placée à une hauteur suffisante pour être vue de la cour d’honneur du château (de 35 à 38 mètres). A la base du monument seront placées quatre statues représentant dans leurs costumes historiques, Bailly, Mirabeau, Sieyès et La Fayette.

Le piédestal portera : une inscription commémorative, deux bas-reliefs représentant les séances du 23 juin et 4 août 1789, un plan ou une vue de la salle des séances de l’Assemblée.

Les plans et devis devront être déposés à l’Ecole nationale des beaux-arts, le 1er juillet 1880, avant cinq heures du soir.

Le jugement sera rendu pendant le cours de l’exposition publique, qui commencera le 10 juillet 1880 et durera huit jours.

Dix projets pourront être choisis parmi les œuvres des concurrents et appelés à concourir pour une seconde épreuve dans un délai du six mois, c’est-à-dire le 1er avril 1881 au plus tard : une maquette d’au moins un dixième, un devis estimatif complet, une figure au moins du tiers d’exposition de la statue de la République et de celle de Mirabeau.

Ils devront s’attacher à développer leurs compositions de la première épreuve. Ces compositions seront conservées par l’administration pour être jointe au concours définitif de l’exposition publique et du jugement.

Chaque concurrent pourra, en conséquence, prendre copie de son travail.

L’auteur du projet classé le premier dans le jugement définitif pourra être chargé de l’exécution du monument et aura le droit à une prime de 30 000 francs.

L’auteur du projet classé n°2 aura droit à une prime de 20 000 francs. L’auteur du projet classé n°3 aura le doit à une prime de 15 000 francs. L’auteur du projet classé n°4 aura le doit à une prime de 10 000 francs. L’auteur du projet classé n°5 aura le doit à une prime de 5 000 francs.

En outre une indemnité de 2 000 francs sera attribuée à chacun des concurrents classés de 5 à 10.

Le jury chargé du classement des projets sera composé du ministre des beaux-arts, président, du sous-secrétaire d’Etat des beaux-arts, vice-président, et de douze membres : un secrétaire général des beaux-arts, deux sénateurs, deux députés, et six membres artistes nommés à l’élection par les concurrents, et devant comprendre au moins deux architectes et deux sculpteurs. Il y a aura, en outre, deux jurés supplémentaires, lesquels seront pris parmi les artistes qui auront reçu le plus de voir à la suite des six élus, et de façon à ce que le nombre de deux soit toujours assuré pour les architectes et pour les sculpteurs.

Les concurrents procèderont à l’élection de leurs jurés le 9 juillet 1880, à neuf heures du matin.

Aucun artiste ne pourrait faire partie du jury s’il prend part au concours. A cet effet, après l’élection, les artistes qui auront été nommés devront déclarer qu’ils ne sont les auteurs d’aucun projet pour le concours, ou se récuser ; dans ce dernier cas, il sera procédé immédiatement à une nouvelle élection.

Les projets, modèles et devis des cinq concurrents qui auront été primés appartiendront à l’administration, qui aura le droit d’y faire des emprunts pour l’exécution définitive.

L’administration se réserve le droit d’apporter, de concert avec le jury du concours, toutes les modifications qui lui paraîtrons nécessaires au projet classé le premier dans le concours définitif, avant d’en poursuivre l’exécution. »

 

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