Contre la destruction des moulins de Montmartre

Contre la destruction des moulins de Montmartre : la défense dans la presse s’organise à la fin du XIXe siècle

Contre la destruction des moulins de Montmartre ! Aujourd’hui, s’il pouvait se répéter aujourd’hui, il le serait sûrement aussi fort qu’à la fin du XIXe siècle, quoi que nous ne sommes pas si nombreux à prêter attention à la silhouette du moulin Radet se détachant au-dessus de la Butte Montmartre.

Nous proposons ici une petite revue de presse, entre la Belle époque et la Première Guerre mondiale, lorsqu’il fut véritablement question de la destruction de moulins à Montmartre.

 

Les moulins de Montmartre, un rôle à part dans l’imaginaire romantique

Vestiges de l’époque où Montmartre était un village de campagne, habités par des meuniers qui profitaient de la hauteur de la colline pour moudre leurs blés, ces moulins se comptaient en une petite centaine à la fin du XVIIIe siècle.

Ils étaient comme on peut l’imaginer bien vétustes, du fait de leur âge d’une part et des maigres revenus qu’ils généraient. Les meuniers, en effet, constatèrent qu’il y avait plus d’argent à gagner en installant à leur pied des guinguettes que d’user de la force issue par la rotation de leurs ailes.

De fait, ils furent vus comme des héritages du passé à remplacer par les tenants du progrès et de l’urbanisation. Mais les moulins trouvèrent grâce à d’autres yeux, ceux des romantiques. Gérard de Nerval prêta notamment une grande attention aux moulins proches de son fameux Château des Brouillards. Les moulins de Montmartre avaient aussi une petite place dans la littérature du XVIIIe siècle.

Ne négligeons pas également l’importance des guinguettes pour ces auteurs également !

 

La visite d’un préfet de la Seine aux moulins de Montmartre

Dans un article du 17 novembre 1884, le Soir évoque avec beaucoup de tristesse la visite du préfet de la Seine, Eugène Poubelle en haut de la butte Montmartre.

« Il parait que l’on songe à abattre les moulins de Montmartre. L’édile curule – lisez M. Poubelle, – aurait, dit-on, signalé à son personnel de la voirie ces deux pauvres diables de moulins, qui, sur le versant de la rue Lepic, demeurent comme les derniers rejetons d’une race illustre sous Louis XV : la race des moulins de Montmartre.

Je ne sais pas comment cela s’est passé, M. Poubelle a eu récemment l’occasion de faire le voyage à Montmartre. On m’a parlé, tout bas, d’une gibelotte mangée par le préfet, en compagnie de l’un de ses secrétaires, dans une de ces mille pimpantes guinguettes qui piquent de leur maigre treille verte la colline de Montmartre. Mais je me refuse à croire à cette débauche préfectorale.

Toujours est-il qu’au retour de cette escapade à Montmartre, une résolution énergique avait été prise par le préfet.

– Messieurs les ingénieurs, vous voyez d’ici les deux moulins dont je veux parler ?

– Oui, monsieur le préfet, ont répondu en chœur messieurs de la voirie

– Et bien ! Messieurs, ces moulins me gênent…

Le reste de la conversation ne nous est pas parvenu »

 

« Evidemment, le moulin de la Galette et son joyeux petit compagnon sont menacés de mort ; les moulins de Montmartre sont frappés d’ostracisme. En France, et surtout à Paris, une colère de préfet a toujours été chose terrible. Vous verrez qu’un de ces quatre matins, on chipera leurs moulins aux artistes, aux bourgeois, aux citoyens de Montmartre ; et quelque jour, Willette, rêvassant par là à un dessin pour le Chat noir, ne retrouvera plus les quatre ailes inspiratrices.

Si le Conseil d’Etat ne s’en mêle pas, les moulins sont irrévocablement perdus. »

 

Pourquoi défendre ces moulins ?

Dans cet article, plusieurs raisons ressortent principalement pour défendre les moulins

« Je me demande ce qu’on a pu faire à l’édile curule les malheureux incriminés. En quoi gênent-ils l’administration ? Ce coin de la rue Lepic leur doit sa réputation. »

 

L’évocation de faits historiques !

« Moitié guinguette, moitié bal champêtre, le moulin de la Galette est une des plus amusantes curiosités de Paris. Sans compter qu’il représente une tradition, qu’il continue la légende des petites guinguettes, des bouchons parisiens du dix-huitième siècle. Les gardes françaises et les dragons qui vainquirent les anglais à Fontenoy avaient fait de longues stations quelques jours auparavant au moulin de la Galette. C’est au moulin de la Galette que le fameux Latulipe dansait la sarabande. Sans compter messieurs, les mousquetaires gris qui pullulaient dans les cabarets du quartier ! 

De plus, les moulins étaient nombreux ; il y en avait près d’une douzaine. Le moulin Neuf, le moulin Vieux ; les moulins de la Poule, de la Lancette, de la Grande Tour, des Brouillards, Paradis, Butte à fin. Un de ces amusants moulins s’appelait le moulin de la Béquille. Peu à peu, ils ont disparu. Les deux survivants sont donc des moulins historiques, et je me demande pourquoi on ne les conserverait pas le plus longtemps possible

 

La référence littéraire !

« D’ailleurs, si j’en crois Monselet, qui s’est rétabli le défenseur et l’historien des moulins, M. Le Brun, poète lyrique les avait chantés :

La colline qui, vers le pôle

Borne nos fertiles marais

Occupe les enfants d’Eole

A broyer les dons de Cérès…

Broyer des dons ! M. Le Brun a bien fait de mourir, car je vois d’ici la colère de M. Emile Goudeau, un assoiffé d’expressions exactes. »

 

Un lieu où l’on danse et on s’amuse !

« On voit bien que M. Poubelle n’est jamais allé lever la jambe au moulin de la Galette. S’il y était allé une seule fois, il se serait bien gardé de désigner les pauvres diables à la basse rancune et aux pioches de messieurs de la voirie. Que dira le Chat noir, journal « des intérêts de Montmartre » ? Que dira surtout Henri Pille, lui qui ne jure que par ses moulins et qui a dessiné, pour le journal de Rodolphe Salis, la pittoresque vignette que tous les parisiens connaissent ?

 

 

« Ah ! Si M. Poubelle avait dansé une seule fois au moulin de la Galette ! »

 

En tout état de cause, le Soir évoque la possibilité d’une révolte pour défendre ces moulins

 

« Incontestablement, si l’administration touche aux moulins, il y aura des colères terribles dans Montmartre. Chaque atelier de peintre impressionniste se transformera en comité de résistance. La rue Véron enverra ses sculpteurs ; la rue des Abbesses donnera à la faction l’appui de la presse, car elle regorge de journalistes ; la rue Caulaincourt fournira les céramistes qui allument les fours de Parvillée père et fils ; de la rue Fontaine et de la place Saint Pierre, arrivera tout un bataillon de peintres. Rue Germain Pilon, il y a trois aquafortistes ; ils iront rejoindre le gros des forces, et tout ce monde empêchera qu’on n’escamote les moulins. »

 

Ce ne fut point nécessaire car les moulins subsistèrent !

 

L’urbanisation de la Butte Montmartre

Au-delà des projets d’Eugène Poubelle, les moulins au cours du XIXe siècle disparurent pour des raisons immobilières. En forte croissance, Paris rattrapa Montmartre et l’absorba. Progressivement, on y construisit des maisons, remplaçant les anciennes activités. C’est ainsi que les vignes et les moulins de Montmartre disparurent.

L’urbanisation de la butte impliquait également l’ouverture de nouvelle voie, comme l’avenue Junot au début des années 1910. Cela aboutit à la disparition du moulin à poivre.

Mais à en croire le journal Mercure de France du 16 août 1912, les deux autres moulins restants risquaient une nouvelle fois la disparition.

 

« Quant aux deux moulins qui sont restés debout, momentanément – l’un au moins, celui du centre, doit être compris, dans un parc qu’on projette d’établir sur la Butte et où viendra s’ébattre et piauler toute la verminaille du quartier ; l’autre fera probablement du bois pour allumer le feu. La Société du Vieux Montmartre a bien demandé le classement de ces restes précieux de la Butte ; mais elle attend comme sœur Anne, et jusqu’ici ne voit rien venir. »

 

C’était sans compter sur la réussite commerciale du Moulin de la Galette, véritable lieu essentiel de la Butte Montmartre qui connut encore durant l’entre deux guerres quelques moments de gloire. En tout état de cause, les deux moulins, le Radet et le Blute Fin sont toujours debout !

 

La protection des deux moulins

Ainsi, que le publie l’Image du 1er janvier 1932, ces deux moulins furent reconnus comme monuments historiques.

 

« Le moulin de la Galette vient d’être choisi comme monument historique. Il était temps. Si l’on n’y avait pas pris gardes, bientôt les jolies filles de Montmartre n’auraient plus trouvé d’ailes pour lancer, par-dessus leur bonnet. Bientôt, la Butte sacrée aurait perdu le dernier des moulins qui, pendant tant de siècles, ont prolongé son charme champêtre. » 

 

Ainsi, le promeneur, encore aujourd’hui, peut profiter de leur présence dans le panorama de Montmartre

« Lorsqu’on grimpe la rue Lepic, puis la rue Tholozé, on aperçoit soudain le Radet dressé sur l’écran du ciel, tout au haut d’un tertre rocailleux que ponctuent, un sapin noir et quelques arbustes. Il domine, insouciant, l’entrée du bal de la Galette. (Avant 1924, il se trouvait un peu plus haut, plus près du ciel, mais moins visible). Il semble ne pas entendre les accords syncopés du jazz et n’écouter, comme autrefois, que la chanson du vent. Plus bas, à sa droite, au coin de la rue Girardon (jadis la rue des Brouillards), son compagnon fidèle, le Blute fin, restauré lui aussi, monte sa garde inutile et, de chaque côté de celui-ci, deux grandes meules, par les ans sont encastrées dans le mur.

SI l’on continue sa route et si l’on tourne dans l’avenue Junot, on retrouve le Radet au-dessus de petites maisons demeurées villageoises ; on aperçoit son escalier de bois, son balcon, la petite cloche perchée à son sommet et, de nouveau, ses quatre grandes ailes immobiles.

Le vieux moulin Montmartrois ne moud plus de farine même pour les galettes ; il ne moud maintenant que des souvenirs. »

 

Sources bibliographiques :

 

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