Le Grand Colbert des années 1840

Le Grand Colbert des années 1840 : des nouveautés nombreuses, pas chères et largement relayées par la presse.

 

On imagine volontiers les magasins de nouveautés au cours du Second Empire. Il faut dire que cette période les a largement favorisés grâce à l’attrait des Expositions universelles mais aussi la révolution industrielle, stimulant à la fois les entreprises de production de textile partout en France que leurs débouchés, les magasins. De ce fait, Paris a vu fleurir un nombre important de ces établissements, sorte de passage entre les petits commerces d’ancien régime et les Grands magasins.

Toutefois, cette aventure commence avant l’arrivée au pouvoir de Napoléon III. Nous avons retrouvé des traces au cours de la Monarchie de Juillet. Ainsi, avec le magasin de nouveautés, le Grand Colbert, installé en bas de la rue Vivienne, à l’angle avec la rue des Petits Champs, revenons sur cette période !

 

Le positionnement d’un magasin qui se lance au début des années 1840

En 1841, le Grand Colbert ouvre ses portes. Il s’installe dans un quartier très animé, proche du Palais Royal dont les galeries marchandes étaient essentielles jusqu’alors. Installé au 2 de la rue Vivienne, il profite de la Galerie Colbert qui avait été construite dès 1823. Les passages couverts sont également très prisés, permettant à toutes et tous de réaliser leurs achats à l’abri des intempéries.

Très vite, le magasin affirme sa différence : il se présente comme un intermédiaire direct des fabricants textile, leur donnant un accès au vaste marché parisien, et assurant leurs clients de bon prix, pour l’ensemble de sa gamme.

Il affiche même en transparence son modèle économique : sa marge provient d’un escompte apporté par ses fournisseurs, payés comptant et dont il répercute le prix coûtant à ses clients.

 

La diversité des rayons

Ensuite, le Grand Colbert se fait connaître et repérer par la largeur de sa gamme ! Nous lisons dans le Commerce du 15 octobre 1842 :

« Le Grand-Colbert embrasse la nouveauté dans tous ses genres, dans tous ses détails. De quelque objet qu’on ait besoin, dès que c’est un objet de mode et de toilette, on est assuré de l’y trouver. Ainsi : les soieries les plus belles de Nîmes et de Lyon, les gros de Naples, les satins, les moires, les velours sont réunis et dansés dans ses rayons. Les velours seuls y occupent un comptoir tout entier, tant est riche et complet leur assortiment. Un autre article fort rare, et qui ne se trouve que dans quelques maisons qui à l’exemple du Grand-Colbert, commissionnent leurs étoffes à l’avance : les soieries en grandes largeurs (120 a 130 centimètres) pour camails et crispins sans coulures, y sont en abondance. Le choix et la qualité des couleurs noires s’y font aussi remarquer. Quant aux nouveautés, plusieurs genres inconnus jusqu’alors ont été exécutés exclusivement pour le Grand Colbert, et ne se trouvent que dans ses magasins.

Les soieries ont toujours été une des plus brillantes spécialités du Grand-Colbert ; c’est à lui que la mode doit la polarisation de ces riches étoffes, par l’excessif bon marché auquel il est parvenu à les livrer aux consommateurs. Cette année encore, il continuera en cela l’accomplissement de son œuvre »

De nombreux tissus et vêtements sont proposés au Grand Colbert. Leurs couleurs sont variées et avec la promesse d’être toujours nouvelles. On y trouve aussi des châles, des lainages, des articles confectionnés, la lingerie. Le cachemire côtoie le mérinos

Cette largeur de rayon s’explique par une volonté : s’adresser au panel le plus large de parisiennes… qui en ont les moyens bien sûr :

« C’est à dire que le Grand-Colbert, comme nous le disions en commentant, résume en lui toutes les spécialités les plus diverses et les plus nombreuses, et que la femme coquette, qui chaque jour demande la mode des choses nouvelles, y trouvera de quoi se satisfaire, tout aussi bien que la mère de famille, qui recherche avant tout le confortable et l’utile. »

 

Les produits mis en avant par le Grand Colbert

A la lumière de la riche description proposée par les journaux d’alors, nous pouvons approfondir un peu sur les produits à la mode dans les années 1840.

 

La lingerie

Commençons par la lingerie, que décrit le Commerce du 15 octobre 1842 :

« La lingerie est une des importantes spécialités du Grand-Colbert. Elle réunit tous les genres de dentelées, des Valenciennes, des maintes, des applications, et aux véritables prix de fabrique ; toutes sortes de lingeries confectionnées, telles que pèlerines, fichus, bonnets, mouchoirs, manchettes, etc., dans les modèles les plus nouveaux ; des blancs de fil et de coton de toutes les fabriques -, du linge confectionné, des services de Saxe, des calicots, des mousselines, des toiles, des madepolams, etc. Un assortiment de batistes est vendu très bon marché ; il y a des mouchoirs à 75 c. » 

 

La bonneterie

Les produits pour homme et la bonneterie maintenant :

« Les articles pour hommes sont très soignés ; un chemisier, spécialement attaché à la maison, confectionne la tenue avec autant de promptitude que de goût ; il y a aussi un grand choix de cravates, toutes les plus nouvelles ; mais on ne doit pas omettre des foulards de l’Inde, au prix extraordinaire de 2 fr. 95 c.

La bonneterie en tous genres mérite aussi une mention. Les gilets, les caleçons, les chaussettes ; un grand choix de bas de laine, de soie et de coton, etc., etc. »

 

Les étoffes d’origine lointaine

Poursuivons avec le Journal des coiffeurs du 1er janvier 1843 qui évoque le damas gothique ! Il s’agit d’une étoffe en soie provenant d’ailleurs. Ce produit est l’occasion de parler des produits exotiques également.

« Que pourrait-on demander de plus riche et de plus simple en même temps que son damas gothique, où, sur un font chatoyant, se déroulent les arabesques le plus capricieusement entrelacées ? Deux couleurs seulement entrent dans la composition du tissu que le jour fait pourtant étinceler de mille reflets. II y a des damas de toutes les nuances, et l’on n’a que l’embarras du choix. Quant à nous, nous donnons la palme aux ramages noirs sur fond mordoré, et nous partageons en cela le goût de personnes bien compétentes pour décider sans appel en pareille occurrence.

Si le damas gothique est l’étoffe obligée pour robe de ville, le pékin de Constance n’est pas moins de rigueur pour toilette de dîner ou de soirée intime. Cette création, qui est aussi spéciale au Grand-Colbert, ne lui fait pas moins d’honneur que la précédente. Ses larges bandes, satinées de diverses couleurs et coupées, de distance en distance, de délicates et fines rayures en relief vont admirablement aux tailles élancées et donnent de l’ampleur aux formes un peu sveltes. »

 

Les lainages

Les lainages avaient aussi leur place :

« Nous voudrions passer en revue tous les comptoirs de ces beaux magasins ; vous parler de ces lainages au choix desquels a présidé un goût non moins pur qu’à celui des soieries; du casimir-clémentine, si moelleux et si chaud ; l’irlandaise, étoffe spéciale à la maison, et qui n’est pas moins coquette et confortable ; vous dire un mot de ses confections dirigées par une main habile, et où l’on reconnaît encore le génie créateur du Grand-Colbert; tels sont le paletot à grand collet, le pardessus chanoinesse, etc.; de sa lingerie , de ses dentelles, qu’il cède au prix de fabrique ; de ses admirables points d’Alençon, de fabrication nouvelle, où la beauté du dessin le dispute à la délicatesse du travail »

 

 

De l’usage de la publicité par le Grand Colbert des années 1840

« Etes-vous allée au Grand-Colbert ? Avez-vous visité l’exposition de ses nouveautés du printemps ? Avez-vous remarqué ses belles écharpes à grandes palmes ?… et ses barèges des Pyrénées?… et ses soieries-nouveautés ?… et ses articles de confection ?… et sa lingerie?… etc, etc…. Telles sont les questions qui se croisent entre deux élégantes qui se rencontrent, aussitôt après le premier bonjour. »

Voici l’accroche d’un article publié par le Commerce du 27 avril 1843.

 

Dans les années 1840, la pratique des encarts publicitaires dans les journaux et magasines n’est encore que balbutiante. Elle se limite à des textes, car l’impression d’illustrations reste alors très chère.

Alors, pour se faire mettre en avant, on essaie d’obtenir des articles élogieux à l’intérieur des journaux visés. Bien avant la mode des influenceurs que nous pouvons connaître, des chroniqueurs et journalistes se prêtent volontiers à ce jeu de recommandation et de témoignage d’une belle exposition, d’une belle visite de shopping agréable et utile. Les formulations suivantes reviennent régulièrement : « J’y ai remarqué », « nous avons vu »…

Les phrases sont longues à n’en plus finir. Ainsi, on ressentait la richesse des détails, la richesse de la variété des collections. En outre, nous sommes en pleine période de romantisme. Les lecteurs sont habitués à ces grandes phrases descriptives et avec emphase.

Mais ne nous y trompons, il s’agit bien d’articles payants. Les mêmes longs articles reviennent dans diverses publications. Il s’agit bien du magasin ou un de ses représentants qui les a rédigés et mis à la disposition des journaux pour qu’ils le relaient.

Ils finissaient souvent de la même façon : « il nous reste beaucoup de choses à dire sur le Grand-Colbert, nous le ferons dans un prochain article. »

 

Influenceurs, articles sponsorisés, suite au prochain épisode ? Cela ne vous rappelle rien ? En tout état de cause, le digital que nous vivons n’a rien inventé en profondeur.

 

La mise en avant des fabricants

Comme nous l’avons vu, le Grand Colbert se revendiquait être comme un passeur entre les fabricants de textile et les consommatrices, en limitant le plus possible les surcoûts d’intermédiaire.

Aussi, il est assez logique de trouver dans la publicité et le rayonnage la mise en avant de ces fabricants et de leurs noms. Pour cela, nous nous appuyons sur l’article publié dans le Journal des coiffeurs du 1er juillet 1847.

« Qu’y a-t-il de mieux, de plus beau, de plus seyant que ces légers réseaux, laissant deviner, entrevoir presque les contours les plus heureux, suit qu’il s’agisse d’aunages destinés, par Violard, à former de hauts volants, soit que ces précieuses dentelles aient été disposées dans le but de produire de ces galantes écharpes, de ces gracieux mantelets qu’on admire à bon droit parmi le riche assortiment produit par la fabrique de cet habile artiste ? » Le fabricant y est artiste.

 

Des fabricants à l’origine de la réputation du magasin

« Ces fantaisies, que toutes les dames apprécient et qui acquièrent autant d’importance par la manière dont elles sont portées que par leur confection, deviennent donc des demi-parures de promenade ou d’intérieur, pour les eaux et le séjour des châteaux. Portées par des femmes ayant le don de porter tout avec une grâce toute particulière, ces mises doivent avoir pour complément de coquettes coiffures, pour la composition desquelles le crêpe, les dentelles, le crin, le tulle, la paille et même la mousseline brodée sont tour à tour employés avec une grâce charmante ; capotes ou chapeaux, tout cela semble éclore, frais et coquet, sous les doigts habiles de Mme Penct. »

Le Grand Colbert était réputé pour son rayon de fantaisie, et il le devait à ses fournisseurs, comme madame Penct.

 

Des fabricants toujours plus nombreux

« Les mises varient à l’infini, avons-nous dit ; mais l’on trouve dans cette diversité de nouveaux modèles, telles sont les robes de Mme Remondière, et ses redingotes de si bon genre. Nous citerons à ce sujet des robes de mousseline de l’Inde, forme tunique, brodée avec de larges crêtes de coq et des festons anglais, corsage froncé, arrondi, manches courtes, un peu larges, ceinture à boucle »

« Veut-on parler d’éventails, de gants parfaits, d’écharpes diaphanes, de tabliers, en un mot, de fantaisies sans nombre, ce sera le cas de songer au vaste assortiment de Mayer. Quant à l’ombrelle, cet indispensable auxiliaire de toutes les mises de sortie, la vogue la plus méritée est acquise aux ombrelles sous-jupes de Mme Lemaréchal »

 

Et avec diverses origines

Ces fabricants n’étaient pas exclusivement français. Ils pouvaient aussi être anglais, ce pays de référence en ces temps de révolution industrielle.

« Nous devons recommander aussi à nos élégantes châtelaines, les petits bonnets-Maintenon en dentelle de choix, et l’on en trouve un dépôt remarquable à Clarisse-Harlowe. Ces petits bonnets sont ornés de coques ou de branches de fleurs et de fruits, séduisantes créations de Guélot et Harand ; ces bonnets sont pour la plupart à fond ouvert et laissent voir un peigne d’écaille, d’une petite forme, création recherchée de Cauvard. »

 

Le choix des journaux pour diffuser ses annonces

Ces articles sponsorisés, nous les avons retrouvés dans plusieurs journaux : le Commerce, le Journal des coiffeurs, la Quotidienne, la Presse, la Gazette de France…

Le Commerce fut un journal qui ne fut publié que pendant la Monarchie de Juillet. Fondé en 1837, il disparu en 1848, juste après la révolution. Il suivait l’actualité du pays d’alors en s’adressant à la moyenne bourgeoisie marchande.

De son côté, le Journal des coiffeurs a une cible plus précise. Il ne s’agit pas d’un périodique destiné à être lu par les parisiennes pendant qu’on prenait soin d’elles, mais bien des professionnels de la coiffure. Il proposait des renseignements et des conseils sur le métier de coiffeur. On compta jusqu’à vingt-quatre coiffeurs collaborant avec le journal pour lui fournir des dessins de créations destinés à la mode. Ainsi, pour le Grand Colbert, publier dans ce journal visait à sensibiliser à ses produits les coiffeurs, qui pourraient ensuite en parler avec leurs clientèles. Du billard à trois bandes en quelque sorte.

 

Sources bibliographiques :

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